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vendredi 29 décembre 2017

L’Intermarium : Construction régionale européenne et Géopolitique polonaise


(rédigé par Arno Zaglia, corrigé par Olivier Lancelot)

En 1918, la Pologne acquiert son indépendance après plus de 100 ans de domination étrangère, à savoir les empires d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de Russie. Avant même que la communauté européenne ne voit le jour en 1957, l’idée de former une fédération européenne était déjà évoquée : la fédération d’entre deux mers ou l’Intermarium. Après avoir disparu des agendas politiques, le concept semble redevenir populaire et concret.

Le concept d’Intermarium voit le jour à la fin de la Première Guerre mondiale en Pologne. Malgré l’euphorie, le nouvel État voit sa survie menacée par l’avancée des Bolcheviques à l’Est et l’instabilité politique et sociale à l’Ouest. La renaissance de la Pologne et la désintégration de l’Empire russe est une opportunité pour Jozef Pilsudski de vouloir rétablir les anciennes frontières de la République des Deux-Nations (dès lors appelée Première République de Pologne). A son apogée, elle s’étendait de la Courlande jusqu’au Dniepr, soit de la Baltique jusque quasi la mer Noire.

La première esquisse de la fédération aurait été de fonder une nouvelle union polono-lituanienne, comprenant donc la Deuxième République de Pologne, la Lituanie mais aussi la Biélorussie actuelle et l’Ukraine. C’est ce que la première proposition prévoyait entre 1919 et 1921. Le deuxième plan de 1921 à 1935, le plus ambitieux, voulait intégrer les pays scandinaves, l’Italie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Grèce, le Danemark et la Yougoslavie, la Pologne, l’Ukraine et les Pays baltes. Sans surprise, il échoua aussi. Enfin, le troisième plan (1935-1939), plus restreint, voulait inclure la Deuxième République de Pologne, les royaumes de Hongrie et de Roumanie mais la Seconde Guerre mondiale vint mettre définitivement un terme à l’espoir d’une fédération européenne.

Trois plans ont été imaginés et aucun ne s’est concrétisé. La faute à plusieurs raisons :
  • La première raison est la crainte de perdre à nouveau son indépendance. La Lituanie, l’Ukraine et les autres invités (Hongrie, Tchécoslovaquie) voyaient cette institution supranationale comme une menace à leur liberté à peine acquise.
  • Deuxièmement, ces pays étaient en conflit avec leurs voisins ou connaissaient des tensions diplomatiques compromettant toute chances d’alliance ou de collaboration. La Lituanie n’avait pas de relations diplomatiques avec la Pologne jusqu’en 1938, après une courte guerre concernant les régions de Wilno et de Suwalki. Bien que victorieux, les Polonais ont perdu la confiance des Lituaniens.
  • Troisièmement, les nationalismes empêchaient toute idée de fonder un État multiculturel et surtout les nationalistes polonais qui voulaient garder jalousement une Pologne ethniquement homogène.
L’idée de bâtir une alliance en vue de créer un cordon sanitaire entre l’Ouest et l’Union soviétique a lamentablement échoué à cause des tensions régionales. Une aubaine pour l’URSS et le Troisième Reich qui envahirent ces pays.

Renouveau et enjeux

Après la Seconde Guerre mondiale et l’établissement d’un régime communiste contrôlé par les Soviétiques, le concept d’Intermarium n’a plus été mis à l’ordre du jour politique. Il en fut de même lors de la chute du communisme et les adhésions à l’OTAN et l’UE, qui furent des options plus attirantes. Ainsi, l’adhésion de la Pologne à l’OTAN en 1997 et à l’UE en 2004 lui a permis de gagner en visibilité sur la scène internationale et régionale. Cela lui a également permis de sécuriser ses frontières et de renforcer ses liens avec ses voisins de l’Ouest.

Une fois ancrée à l’Ouest, il ne restait plus pour Varsovie que de sécuriser ses frontières orientales. La Pologne est l’un des plus fervents partisans de l’intégration européenne à l’Est, d’où son soutien à la Révolution Orange de 2004-2005 en Ukraine et aux gouvernements pro-européens.

Dans ce contexte, l’Intermarium n’a plus été évoqué sérieusement jusqu’à ce que des causes extérieures et européennes justifient sa réapparition.

Les causes extérieures sont l’annexion surprise de la Crimée par la Russie et son implication dans le Donbass russophone, les régions séparatistes est-ukrainiennes. Cette succession d’actions bien réfléchies et coordonnées ont poussé les Polonais à revoir leur stratégie vis-à-vis de la Russie. Il est clair pour eux que la Russie cherche à déstabiliser l’Ukraine et l’Europe. Ce sentiment de menace est d’autant plus exacerbé par le manque de réaction de l’UE et de l’OTAN et ce, malgré les avertissements de la Pologne et des Pays baltes. Les Ukrainiens, les Polonais et les Baltes sont non seulement déçus vis-à-vis de ces deux institutions mais elles commencent à douter de leur efficacité.

Quant au niveau européen, l’hégémonie économique et politique allemande ainsi que les pressions et les critiques virulentes de l’UE à l’égard de leur politique intérieure et migratoire ont donné à la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie et les Pays baltes le sentiment d’être relégués au rang d’États périphériques. Avec une Europe qui cherche à imposer sa volonté aux États membres et son impopularité croissante, l’Intermarium est un moyen de prendre ses distances avec Bruxelles mais surtout de se réorganiser sur une base régionale.

La fédération Intermarium serait plus qu’un club de pays périphériques de l’UE, c’est également une garantie de sécurité et de stabilité pour l’après UE réunissant les pays liés par l’Histoire, la géographie, l’économie et la géopolitique. Le concept semble désormais se concrétiser avec la fondation de l’Initiative des trois mers en 2016. Il s’agit d’un forum intergouvernemental composé des membres du groupe Visegrad (Pologne, Hongrie, Slovaquie et République tchèque), des trois Pays baltes (Lituanie, Lettonie et Estonie), de la Roumanie, de la Bulgarie, de l’Autriche, de la Slovénie et de la Croatie. A elle seule, elle lie la mer Baltique, la mer Noire et la mer Adriatique. Les gouvernements travaillent sur le projet d’une ligne de communication reliant Klaipeda à Thessalonique ainsi que sur des infrastructures de gaz naturel liquéfié dont des terminaux en Pologne et en Croatie et un pipeline de raccordement. L’objectif est déjà de s’affranchir du gaz russe, arme géopolitique aux mains du Kremlin.

L’Europe alternative

Le concept d’Intermarium a changé en 100 ans. D’abord, cherchant une Europe unie et fédérale, l’Intermarium est devenu une sorte de troisième voie politique, une alternative à l’UE : celle d’une Europe conservatrice avec des États souverains luttant aussi bien contre le projet néoimpérialiste russe (Union eurasiatique) mais aussi contre le projet fédéraliste et libéral émanant de Bruxelles (États-Unis d’Europe). S’il est vrai que le mouvement a été détourné par l’extrême-droite et des gouvernements non libéraux, la volonté de fédérer des États européens contre une menace commune pourrait bien faire marcher le concept. Les griefs du passé ne semblent pas pour le moment fragiliser le nouveau clan européen et l’UE semble même encourager ce genre d’initiative régionale du moment qu’elle n’empiète pas sur les compétences de l’UE ou de l’OTAN. Pour l’instant, l’Initiative des trois mers démarre bien. La question qu’il faut se poser concerne son intégration post-UE : restera-t-elle un forum intergouvernemental ou évoluera-t-elle vers une confédération d’États indépendants ou une entité supranationale ?

Bibliographie

dimanche 26 février 2017

L’Islam en Pologne

(rédigé par Arno Zaglia)

Pendant la nuit du Nouvel an, le meurtre d’un Polonais par un commerçant d’origine musulmane a débouché sur des violences xénophobes dans la ville d’Elk. Quatre restaurants de kebab ont été vandalisés dans cette ville touristique du Nord-est. De nombreux Polonais perçoivent la présence des musulmans comme une danger à leurs traditions et à l’existence même de la Pologne. Pourtant, l’Islam en Pologne ne se limite pas à quelques convertis et immigrés. Comme pour de nombreux citoyens européens, les Polonais n’en savent rien ou très peu sur l’Islam.

Une présence vieille de plus de 600 ans

La présence de l’Islam en Pologne est attestée dès la fin du XIV° siècle avec les cavaliers de la Horde d’Or qui se sont installés en Lituanie. La première communauté musulmane était celle des Tatars lipkas ou baltiques. Si au début les premiers contacts étaient hostiles, les Lipkas ont fini par intégrer la société polonaise et lituanienne.

En effet, en récompense à leurs services dans l’armée, le Grand-Duc Witold[1] leur offrit ses terres lituaniennes au XIV° siècle. Les Tatars jouèrent aussi un rôle militaire important dans les armée lituaniennes et polonaises. Les Tatars contribuèrent à la défaite de l’ordre Teutonique à Grunwald en 1410[2]. Au niveau local, les Tatars lipkas jouissaient d’une autonomie culturelle et religieuse de telle sorte que chaque village élisait son propre mollah.

Entre 40.000 et 100.000 musulmans peuplaient la République des Deux-Nations (réunissant la Pologne et la Lituanie) à son apogée. Parmi ceux-ci se trouvaient non seulement les Tatars lipkas mais aussi des Tatars de Crimée et des membres de la Horde de Nogaï. Malgré l’opposition de la bourgeoisie, les rébellions et le sentiment anti-ottoman, le statut juridique des musulmans de Pologne s’est normalisé dès le XVI° siècle. Les civils et les militaires musulmans avaient le droit de posséder des terres et beaucoup ont intégré les villes travailler dans l’artisanat et les cours des Magnats[3].

La Constitution du 3 mai 1791 accorda finalement aux Tatars les pleins droits. Comme pour les Juifs, la liberté religieuse et l’égalité des musulmans devant la loi a progressivement été octroyée. La présence musulmane s'accrut après sa partition, la Pologne russe ayant accueilli d’autres populations musulmanes originaires d’Asie centrale et du Caucase.

Reconnaissance et déracinement

Au XIX° siècle, une trentaine de mosquées était répertoriée en Pologne. La Première Guerre mondiale et les déportations décimèrent les Musulmans de Pologne et seulement 5.500 Tatars étaient regroupés sur 18 communes. Ils militèrent pour que l’État les reconnaisse et en 1925, leur revendication est entendue : chaque commune aura un congrès de représentants.

Jakub Szynkiewicz est élu mufti et l’Union des Musulmans voit le jour. La Diète reconnaît l’Union musulmane et l’Islam en 1936, donnant à l’Union le droit d’acquérir des droits fonciers, de jouir d’une indépendance. Les fondations religieuses étaient exemptées d’impôts et de certaines taxes, la culture tatare ainsi que leurs biens étaient protégés par l’État. A la fin de la Deuxième Guerre mondiale, 90% de leur terrain a été annexé par l’Union soviétique et environ 2.000 Tatars ont été déplacés ou déportés.

La transformation démocratique marqua une nouvelle vague d’arrivée musulmane. Le régime taliban en Afghanistan, les guerres de Bosnie et de Tchétchénie et les persécutions en Turquie et en Irak ont poussé de nombreux citoyens musulmans à vouloir se réfugier, étudier ou travailler en Europe. Si la Pologne demeure un pays de transit vers les pays occidentaux plus riches et plus stables, quelques Musulmans ont choisi d’y rester. Selon les autorités polonaises, entre 5 et 6.000 musulmans autochtones (Tatars et convertis) habitent la Pologne. Les immigrés inclus, le nombre approximatif se situerait entre 20.000 et 35.000.

Une minorité protégée mais menacée

La place de l’Islam et la législation qui le protège n’ont pas empêché l’islamophobie de gagner la société polonaise. Les Musulmans sont devenus les nouveaux boucs-émissaires des populistes et de quelques médias qui propagent de fausses informations[4]. Les Musulmans sont aujourd’hui devenus les victimes du contexte géopolitique et de la montée du populisme en Europe. Dans un récent sondage Ipsos, la population polonaise (et européenne) estime que le nombre de Musulmans vivant sur le territoire est supérieur au nombre réel. Ainsi, les Polonais sondés pensent que leur pays est peuplé de 7 % de Musulmans au lieu de 0,1 %.

Depuis son accession au pouvoir en 2015, le parti conservateur Droit et Justice (PiS) n’a pas hésité à utiliser une rhétorique nationaliste pour gagner les élections et gagner le soutien des Polonais effrayés par la crise migratoire, les inégalités et le terrorisme islamiste. Cette rhétorique construite sur la peur a contribué à développer un climat islamophobe au sein de la société polonaise tout comme l’antisémitisme, l’homophobie et le sexisme. Leur majorité absolue au parlement et le contrôle des médias leur a laissé le champ libre pour transmettre une image négative des Musulmans[5].

De nombreuses manifestations anti-musulmans et anti-réfugiés ont été organisées par des groupes extrémistes. Par ailleurs, des actes de vandalisme ont également (voir supra) été perpétrées contre des restaurants orientaux, des mosquées. Des agressions xénophobes sur des individus à cause de leur faciès ont été enregistrées. Si la minorité musulmane de Pologne est trop faible pour contrer seule les préjugés, elle semble avoir intégré la société civile qui est forte. Cette intégration pourrait être le seul moyen pour les Musulmans de Pologne de mieux résister à l’islamophobie et maintenir leur place dans la société.

Notes en bas de page : 
[1] Witold le Grand était le grand-duc de Lituanie de 1392 à 1430.
[2] La charge de la cavalerie légère tatare et lituanienne a servi d’appât pour attirer l’élite teutonique afin de l’encercler.
[3] De nombreux Tatars étaient employés dans la diplomatie et interprétariat.
[4] Les médias contrôlés par le gouvernement et les réseaux sociaux qui échappent au contrôle.
[5] Les Musulmans apporteraient le terrorisme, la criminalité et des maladies, selon Jaroslaw Kaczynski.

Bibliographie
Parzymies Anna, Islam en Pologne, http://tunis.msz.gov.pl/fr/cooperation_bilaterale/tunis_tn_a_161/tunis_tn_a_217/, consultée le 22 février 2017.
Jewish Virtual Library, European Muslim Population, http://www.jewishvirtuallibrary.org/european-muslim-population, consultée le 23 février 2017.
Enquête IPSOS, Perils of Perception 2016. A 40-country Study, http://perils.ipsos.com/slides/, consultée le 23 février 2017.
The Tatar Trail-Tatarska Jurta, http://www.kruszyniany.pl/szlak_eng.html, consultée le 22 février 2017.
BARAYKLI Enes, HAFEZ Farid, European Islamophobia Report, SETA, 2015, https://www.opendemocracy.net/can-europe-make-it/kasia-narkowicz-konrad-pedziwiatr/why-are-polish-people-so-wrong-about-muslims-in, consultée le 22 février 2017.

vendredi 3 février 2017

La légende de Lech, Rus et Czech

Trois cavaliers slaves. Source : Meettheslavs.
(rédigé par Arno Zaglia)
 
Introduction 

Arrivés en Europe entre le V° et le VI° siècle, les Slaves regroupent quinze nationalités qui se sont établies des steppes d’Ukraine jusqu’à l’Elbe. Malgré la diversité des ethnies et l’immensité des territoires occupés, les langues slaves ont encore conservé des similitudes du fait de leur récente arrivée en Europe. D’après une très vieille légende polonaise, les Slaves étaient unis et parlaient une seule et unique langue avant de se séparer. Laissez-moi vous introduire les frères Lech, Rus et Czech.

Le trois frères habitaient entre l’Ukraine et la Biélorussie, une version raconte que chacun suivait une proie différente pendant une partie de chasse. Une autre affirmait que la faim menaçant leur peuple, ils migrèrent ensemble en Europe centrale et orientale. Malheureusement, épuisés de migrer et divisés sur quel terrain établir leur colonie, les trois frères fusionnels durent se séparer la mort dans l’âme. 

Vue du Mont Říp. Source : Ceskolipsko.
Rus se dirigea avec sa tribu vers l’Est, terre de steppes aspirant à la liberté et à l’espace vital. La colonisation de ces terres fondera la Ruthénie et la Rus’ de Kiev. Le deuxième frère, Czech, se déplaça à l’Ouest pour exploiter les terres fertiles. Czech et son peuple fondèrent leurs premières habitations sur le Mont Říp. Cette occupation vient de donner naissance à la Bohême et la Moravie qui constituent l’actuelle République tchèque.

Quand à Lech, il resta sur les terres abondantes et vastes du Nord après avoir aperçu un aigle blanc sur un chêne au sommet d’une colline. Les ailes grandes ouvertes sous un ciel rougi fut interprété comme un bon présage alors que Rus et Czech étaient opposés à l’établissement de la colonie, trop petite pour eux. Gniezno[1] est fondée et l’aigle blanc a été adopté comme symbole de la tribu de Lech, les Polanes. Ceux-ci occupèrent la plaine de la Vistule, la Pologne vient de naître. 

Lech admirant l'aigle blanc. Source : Rahowadirectory.
Les archéologues ont découvert que des humains ont bien peuplé la colline et aurait été la première capitale historique de la Pologne. De l’époque médiévale à aujourd’hui, l’aigle blanc continue de rester l’emblème de la Pologne. Le nom Lech donnera les mots Lengyelorszag[2] (en hongrois) et Lenkija[3] (en lituanien). Lech a aussi été utilisé pour nommer les langues léchitiques, branche de la famille des langues slaves occidentales rassemblant le polonais, le silésien et le cachoube.

La légende de Lech, Rus et Czech est l’une des plus vieilles légendes slaves. Elle tente d’expliquer leurs origines et les raisons de leur séparation. La légende n’est pas uniquement une histoire de nations, c’est également une histoire de famille. Dans une famille qui semble unie, il y aura tôt ou tard cet événement inévitable qu’est la séparation, que ce soit un divorce, le départ d’un frère ou même la mort. Malgré leur complicité et leurs origines communes, les trois frères se sont divisés faute de projet commun. Ils n’avaient pas d’autre choix que de se séparer pour s’émanciper chacun de leur côté. 

A l’heure actuelle, la complexité des cultures, les mentalités et les intérêts personnels peuvent saper les projets fédéralistes. La Yougoslavie, l’Union soviétique et maintenant l’Union européenne en sont des exemples. La légende nous confronte aussi à nos propres contradictions. Certes, nous recherchons tous l’indépendance et la liberté et à la fois nous regrettons la stabilité et la paix que l’union fraternelle nous avait apporté dans le passé.

Notes en bas de page :
[1] Ville actuelle en Grande-Pologne.
[2] Traduction de « Pologne ».
[3] Idem. 

Bibliographie : 
Elodie Pégot, Gniezno, berceau de la Pologne : légende de la fondation, http://lesitedelhistoire.blogspot.be/2012/06/gniezno-berceau-de-la-pologne-legende.html
Lamus Dworski, Ancient Polish legend about 3 Slavic brothers Lech, Czech and Rus and the origins of Polish coat of arms – the symbol of White Eagle, http://www.slavorum.org/ancient-polish-legend-about-3-slavic-brothers-lech-czech-and-rus/.
Michel Kazanski, Les Slaves, des origines aux premières principautés, https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_slaves_des_origines_aux_premieres_principautes.asp.

dimanche 22 janvier 2017

Trump et l'OTAN - L'inquiétude des pays d'Europe centrale

(rédigé par Olivier Lancelot)

Introduction

Source : Question suivante.
Ce 20 janvier 2017, Donald Trump est officiellement devenu le nouveau président des États-Unis d’Amérique. Dans son programme, il affiche son intention de mettre l’accent sur le développement national des États-Unis comme le démontre son slogan électoral « America First ! » (« L’Amérique d’abord ! »)[1]. Sa priorité étant les États-Unis, il laisse penser à un retour à une politique extérieure plus isolationniste, un retour à la Doctrine Monroe (« l’Amérique aux Américains ! »).

Mais sa politique extérieure se veut-elle réellement isolationniste ? En réalité, si l’Amérique est la priorité absolue, il ne s’agit pas d’un retour à la Doctrine Monroe[2]. La partie concernant la politique étrangère de son programme préconise un rapprochement avec la Russie et la lutte contre le terrorisme mais il menace également d’un désengagement par rapport à ses alliés, notamment dans le cadre de l’Organisation du Traité de l’Altantique-Nord (OTAN), fermement défendu au sein des différents pays d’Europe centrale.

Membres actuels de l'OTAN. Source : Wikipedia.
Trump se retirera-t-il de l’OTAN, s’en dégagera-t-il ou tentera-t-il de rééquilibrer « l’Alliance atlantique » ? L’article tentera de répondre à cette question. Il commencera par expliquer l’importance de l’OTAN au sein de l’Europe centrale, puis analysera les intentions de Trump, puis tentera d’élaborer un scénario crédible, les Relations internationales n’étant pas une science exacte.

La chute des régimes communistes en Europe centrale

Membres du Pacte de Varsovie. Source : Devoirs de philosophie.
Avant 1989, les différents pays d’Europe centrale, à savoir l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, l’Allemagne de l’Est, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie, se trouvaient au sein du Pacte de Varsovie, dans l’orbite soviétique[3]. Ces pays connurent quasiment tous un passé difficile voire traumatisant par rapport à la Russie au moins à un moment donné de leur Histoire.

Dans ce cadre, on peut noter que, premièrement, la Pologne et les États baltes furent à plusieurs reprises envahis par les Russes et les Soviétiques. Deuxièmement, la Pologne, la Tchécoslovaquie (voire la Hongrie) et la Roumanie furent amputés territorialement au profit de l’Empire russe et de l’Union soviétique. Troisièmement, la Tchécoslovaquie et la Hongrie connurent des interventions militaires soviétiques contre des troubles populaires respectivement en 1948 et 1956.

1955 - 1990 : L'OTAN face au Pacte de Varsovie (Guerre froide). Source : Fréquence Lumière.
A la fin des années 1980, suite à la nouvelle politique de non-ingérence du premier et dernier président de l’Union soviétique Mikhaïl Gorbatchev, les régimes communistes d’Europe centrale se retrouvèrent seuls face à une contestation croissante. En 1989, lorsqu’il devint évident que les troupes soviétiques n’interviendraient plus dans les affaires intérieures des membres du Pacte de Varsovie, un vent irrésistible se mit à balayer les différents régimes communistes de la région, qui disparurent plus ou moins pacifiquement. Fin 1989, le Bloc de l’Est s’était déjà effondré, suivi par l’Union soviétique qui finit, elle-même, par imploser définitivement en décembre 1991.

La réorientation des pays d’Europe centrale en direction de l’Ouest

Source : Nouvelle-Europe.
Si, en vertu des accords sur la réunification allemande, l’Allemagne de l’Est rejoint l’OTAN dès 1990, la présence des anciennes troupes soviétiques en Europe centrale retarda la réorientation de la politique étrangère des pays de la région en direction de l’Ouest. Il fallut attendre l’année 1994 pour que les dernières troupes ex-soviétiques soient retirées d’Europe centrale[4]. Désormais dégagés de tout risque d’ingérence, les PECO (Pays d’Europe centrale et orientale) pouvaient librement se tourner vers l’Occident perçu comme démocratique, libre et prospère.

Ainsi, dès 1999, la République tchèque, la Hongrie et la Pologne rejoignirent l’OTAN, suivis en 2004 par la Bulgarie, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie ainsi que, en 2009, par l’Albanie et la Croatie[5]. Cette volonté irrésistible de rejoindre les institutions euro-atlantiques, en particulier l’OTAN et l’Union européenne, vient du fait que l’adhésion à ces institutions est perçue comme un gage d’enracinement de la démocratie et une garantie de sécurité par rapport à la « menace perçue » émanent de la Russie post-soviétique.

Cette composante psycho-historique, née de nombreux traumatismes historiques dans lesquels la Russie joue un rôle clé, explique le fait que, avec le Royaume-Uni, les pays d’Europe centrale sont parmi les plus fervents défenseurs de « l’Alliance atlantique ». Par ailleurs, ces dernières années, face aux tensions croissantes avec la Russie, l’OTAN a accru sa présence militaire[6], notamment en Roumanie, en Pologne et dans les États baltes, afin de « rassurer l'Europe de l'Est, inquiète de la « menace » russe[7] ». L’Organisation est donc toujours un acteur sécuritaire incontournable pour garantir la stabilité et la défense de l’Europe.

Trump, un retrait ou un rééquilibrage au sein de l’OTAN ?

Malgré la fin de la Guerre froide, les partenaires européens apparaissent toujours comme étant parmi les plus fidèles alliés des États-Unis tandis que l’Histoire, depuis 1941, a démontré que la stabilité de l’Europe est primordiale pour les États-Unis[8]. En effet, outre les débouchés commerciaux, les bases que les États-Unis possèdent sur les territoires européens de l’OTAN sont autant d’éléments de puissance et de projection militaire que « Trump ne semble pas prêt à abandonner[9] ».

Suivant cette optique, le nouveau président ne semble pas (plus ?) avoir la volonté de se désinvestir des affaires euro-atlantiques - comme l’indique son discours d’investiture dans lequel il affirme souhaiter renforcer les alliances traditionnelles[10]. Par contre, lorsqu’il menace de le faire, il remet surtout en cause la situation selon laquelle les États-Unis payent beaucoup trop pour garantir la défense de ses alliés à travers le monde, notamment en Europe via l’OTAN. Ainsi, il essaye principalement de faire pression sur les partenaires européens de Washington pour que ceux-ci respectent leurs obligations de contribution financière au budget de l’Organisation (2 % du PIB) .

A titre indicatif, les États-Unis payent actuellement les 2/3 du budget de l’OTAN (3,61 % du PIB) alors que, seuls, quatre États européens respectent leurs engagements financiers à l’égard de « l’Alliance atlantique », soit la Grèce (2,38 %), le Royaume-Uni (2,21 %), l’Estonie (2,16 %) et la Pologne (2 %)[11].

Pour finir, la guerre contre l’État islamique figure en bonne place dans la politique extérieure des États-Unis, laissant présager que l’OTAN aura certainement un rôle à jouer dans cette lutte contre le terrorisme. En effet, Trump ne pourra se passer des bases navales sur la Méditerranée, des bases aériennes d’Europe dans son action contre l’EI.

Conclusion et perspectives

Pour conclure, les États-Unis de Trump ne se désinvestiront pas de l’OTAN et ne s’en retireront encore moins. L’alliance des partenaires européens, les interdépendances économiques, les bases stratégiques sont autant d’atouts qui incitent les Américains à rester présents en Europe et dans l’Organisation.

 Source : Wikipedia.
Néanmoins, si les États-Unis restent dans l’OTAN, des changements sont tout de même à prévoir, même si leurs modalités ne sont pas encore connues. Mais on peut élaborer un scénario sur base de la campagne électorale de Trump. Outre l’augmentation de la contribution financière des partenaires européens au budget de l’Organisation, Trump s’est montré favorable à un nouveau « reset », un redémarrage, un rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine.

Quelles seraient les implications et conséquences sur l’OTAN et les pays d’Europe centrale ? Pour terminer cet article, les lignes suivantes élaboreront un scénario plausible mais à démontrer :

« En vue de détendre la situation de tension croissante entre la Russie et l’Occident, Trump pourrait œuvrer en faveur d’une limitation des interventions américaines et otaniennes au sein de l’espace post-soviétique (Europe orientale, Caucase et Asie centrale), région où l’influence russe est incontournable (voir ci-contre la Communauté des États indépendants[12]), et d’un assouplissement/allègement de la présence des forces de l’OTAN aux portes de l’ancienne Union soviétique. Ainsi, on pourrait imaginer que les forces américaines seraient redéployées de Roumanie, de Pologne et des États baltes vers l’Allemagne ou l’Italie, par exemple.

Cette situation reviendrait, en réalité, à une reconnaissance implicite des sphères d’influence russe et américaine. Néanmoins, elle permettrait également d’atténuer les tensions, les relents de Guerre froide entre la Russie et l’Occident, notamment en stoppant la « course régionale à l’armement » en Europe centrale et orientale.

Pour finir, afin de contre-balancer l’allègement de la présence américaine en Europe centrale, l’Union européenne pourrait insister davantage en faveur de la mise en œuvre toujours plus poussée d’une « Europe de la Défense », qui deviendrait le volet européen du système défensif de l’OTAN… »

L'OTAN et L'Union européenne. En mauve, les membres de l'OTAN et de l'UE ; en orange, les membres de l'OTAN mais pas de l'UE ; en bleu, les membres de l'UE mais pas de l'OTAN. Source : Wikipedia.


Notes et références en bas de page : 
[1] LOWICK Nicolas, « « America First » : Ce qu’il faut retenir du discours d’unvestiture de Donald Trump », La Libre, (en ligne), 20/01/2017, [http://www.lalibre.be/actu/international/america-first-ce-qu-il-faut-retenir-du-discours-d-investiture-de-donald-trump-photos-videos-58824aeacd70ff671dc82009#2], (consulté le 22/01/17).
[2] BOURG Jim, « « L’Amérique d’abord ! » : la politique étrangère selon Donald Trump », RFI, (en ligne), 2016, [http://www.rfi.fr/ameriques/20160427-amerique-politique-etrangere-donald-trump-etats-unis], (consulté le 22/01/17). 
[3] GUERRIER Sophie, « Le pacte de Varsovie est signé le 14 mai 1955 », Le Figaro, (en ligne), 2015, [http://www.lefigaro.fr/histoire/archives/2015/05/13/26010-20150513ARTFIG00316-le-pacte-de-varsovie-est-signe-le-14-mai-1955.php], (consulté le 22/01/17). 
[4] YAKEMTCHOUK Romain, « Bases militaires et stationnement de troupes à l’étranger en temps de paix. Le cas de l’URSS/Russie », Annuaire français de droit international, vol.40, 1994, pp379-418.
 [5] « L’élargissement de l’OTAN : repères chronologiques », Représentation Permanente de la France auprès de l’OTAN, (en ligne), 2013, [http://www.rpfrance-otan.org/l-elargissement-de-l-OTAN-reperes], (consulté le 21/01/17).
[6] « OTAN : exercices militaires et déploiement de force inédit en Pologne », Euronews, (en ligne), 12/01/2017, [http://fr.euronews.com/2017/01/12/otan-exercices-militaires-et-deploiement-de-force-inedit-en-pologne], (consulté le 21/01/17).
[7] SKARZINSKI Janek, « L’OTAN envoie quatre bataillons en Europe de l’Est », France 24, (en ligne), 2014, [http://www.france24.com/fr/20160708-pologne-otan-etats-unis-russie-sommet-deploiement-1000-soldats-poutine], (consulté le 21/01/17).
[8] Ibidem. 
[9] Ibid. 
[10] LOWICK Nicolas, op.cit. 
[11] « State Of the Union : Quelle défense militaire pour l’Europe ? », Euronews, (en ligne), 2016, [http://fr.euronews.com/2016/11/18/state-of-the-union-quelle-defense-militaire-pour-l-europe], (consulté le 15/12/16).
[12] La Communauté des États indépendants (CEI) est une confédération d’États assez lâche ayant succédé à l'Union des républiques socialistes soviétiques en 1991. La CEI (avec l'Organisation du Traité de Sécurité collective et l'Union économique eurasiatique) est un outil important du maintien de la sphère d'influence russe dans l'espace post-soviétique.

vendredi 13 janvier 2017

Pologne : un an de crise politique

(rédigé par Arno Zaglia, mis à  jour le 03 février 2017)

Le 16 décembre 2016, la colère a grondé en Pologne. A Varsovie, des milliers de manifestants ont bloqué l'entrée de la Diète (Sejm) pour protester contre un nouveau projet de loi du gouvernement, celui de limiter l'accès aux journalistes aux débats parlementaires. Cela fait déjà un an que les conservateurs-populistes du parti Droit et Justice (PiS) sont entrés dans un bras de fer avec l'opposition. Après avoir modifié la loi autour de la nomination des juges du Tribunal constitutionnel, d'avoir fait mainmise sur les médias et de planifier la pénalisation du droit à l'avortement[1], le gouvernement conservateur est à nouveau dans le collimateur de la rue qui dénonce les atteintes à l’État de droit. 

Pourquoi l'arrivée du PiS ?

Au pouvoir depuis octobre 2015, le nouveau gouvernement cherche à suivre le même chemin que la Hongrie de Victor Orban : instaurer un gouvernement fort avec la bénédiction du pouvoir législatif afin de pouvoir modifier la constitution de l’État.

L'arrivée du PiS en Pologne est la conséquence de différentes circonstances. Premièrement, la frustration. La Pologne est l'un des rares pays de l'Union européenne à enregistrer une croissance positive et malgré la crise de 2008-2009. Cependant, la croissance économique de ces 28 années n'a pas profité à tout le monde. Avec la thérapie de choc post-communiste, de nombreuses compagnies ont été privatisées et cela à contribué à une explosion de la misère et du chômage. Si la Pologne d’aujourd’hui n'est plus celle des années 90, cela n'a pas empêché pas de nombreux polonais de faire des petits boulots faiblement payés malgré leur qualification élevée. De plus, l'accès aux soins de santé est très compliqué en Pologne. La bureaucratie oblige le citoyen polonais à attendre plusieurs jours pour un rendez-vous, la privatisation de certains hôpitaux exclus les revenus modestes et les coûts des prestations et des médicaments sont un gouffre financier pour les ménages. De plus, les retraites en Pologne sont insuffisantes[2].

Deuxièmement, la Pologne est confrontée à une autre problématique, l’émigration des Polonais. Le solde migratoire est négatif et depuis son adhésion à l'UE en 2004 au moins un million de Polonais ont quitté leur pays pour travailler en Allemagne, en Irlande et au Royaume-Uni. La Pologne doit une partie sa croissance aux investissements étrangers et à l'implantation de sociétés étrangères. Le pays attire beaucoup les entreprises en raison de sa main d’œuvre bon marché et qualifiée. Entre 1998 et 2015, les grandes chaînes de hypermarchés, de banques et de bureaux ont porté un coup dur aux petits commerces. Bien entendu, ces grandes chaînes étrangères comme Auchan ou Tesco ne payent pas assez d'impôts.

Troisièmement, le taux de participation était encore bas. 50 % des Polonais en âge d'aller voter se sont déplacés pour les législatives de 2015. Ce n'est pas la première fois que la Pologne est confrontée à un désintérêt du politique. La dictature communiste et la professionnalisation du milieu politique expliquent cette méfiance. De plus, la transition démocratique a vu naître des petits partis éphémères et des candidats qui changeaient de mouvance et de programme comme « on changerait de chaussettes ». Le Polonais se sent donc confus, désillusionné et délaissé par la classe politique qui n'est pas confrontée aux réalités. Pour finir, les mouvances populistes ont réussi à gagner des voix.

C'est dans cette société désillusionnée par le progrès que de nombreux Polonais ont voté pour les conservateurs. La mondialisation, la crise migratoire, les normes de l'Union européenne et la dérégulation du marché seraient les causes de leur situation précaire et de l’effritement des valeurs polonaises. Aussi bien le PiS que les populistes ont réussi à exploiter ce sentiment. Les Polonais ont été davantage heurté par le discours socio-économique du PiS[3] que par ses valeurs conservatrices. En troisième position, le parti de l'ancien punk Kukiz se revendique comme un parti anti-establishment et anti-partitocratique.

La Pologne est économiquement coupée en deux. L’Ouest est industrialisé et développé mais essoufflé tandis que l’Est est rural et en croissance rapide. Si l’Ouest avait voté majoritairement pour la Platte-forme civique (PO) en 2007 et 2011, la roue vient de tourner en 2015.

La rue contre-attaque

Pendant les élections législatives d'octobre 2015, le PiS a recueilli 37% des votes mais pour 50 % de participation. Seulement 18,5 % de la population en âge d'aller voter a permis à la candidate Beata Szydlo de devenir Premier ministre. Pourtant, le système électoral a donné au PiS la majorité absolue à la Diète, une première depuis 1989.

Ces élections ont aussi marqué la mise au ban des partis de gauche traditionnels. Pas un seul socialiste, communiste, vert ou social-démocrate n'est représenté. La majorité absolue du PiS combinée avec fébrilité de l'opposition lui a permis de reprendre sa revanche après huit années de cure d'opposition. Revanche contre une classe politique qui s'est enrichie au détriment des citoyens et revanche contre les valeurs européennes perçues comme contraires aux valeurs nationales. Les opposants polonais racontent avec ironie que ce n'est ni le président Duda ni le premier ministre Beata Szydlo qui gouvernent mais bien Jaroslaw Kaczynski, le président du PiS, ancien Premier ministre et frère du défunt président mort dans un accident d'avion à Smolensk en 2010.

Si les conservateurs semblent être tout puissants au Parlement, le PiS n'a pas le soutien total de la population et se heurte à une opposition sérieuse. Un mouvement citoyen a vu le jour suite à la victoire des conservateurs : le Comité de défense de la démocratie (KOD). Née en novembre 2015, le mouvement a été fondé par un informaticien de 48 ans, Mateusz Kijowski. Si les Polonais ont perdu leur confiance aux politiques, il n'ont pas perdu leur capacité à protester. La société civile polonaise a encore gardé les réflexes de Solidarność. Le KOD voit des dérives dignes du régime communiste : contrôle des médias, opacité du vote budgétaire, réécriture de l'Histoire. De plus, le KOD dénonce une entente entre le Gouvernement et l’Église catholique. En réponse, le Gouvernement se justifie en déclarant qu’il ne fait que pratiquer ce que tous les gouvernements ont fait pendant leur mandat, les libéraux y compris.

Le climat s'est fortement dégradé à tel point que les sympathisants des deux parties se traitent comme des pestiférés. Les théories du complot et les fausses informations circulent, la plus connue est celle de la mort de Lech Kaczynski en 2010 à Smolensk. Pour le frère de ce dernier et une partie de la population, cet accident est un complot russe et des libéraux qui étaient au pouvoir.

Pour conclure, le mouvement populaire semble plus ferme au fil du temps et les événements du 16 décembre sont une étape de plus dans cet enlisement politique. Les manifestants ont bloqué l'accès à la Diète et l'opposition a squatté l'hémicycle, obligeant la majorité a se réunir dans une autre salle. Jamais la Pologne n’a été confrontée à une crise politique depuis la chute du communisme en 1989. La Pologne voit en plus des clivages se creuser. Enfin, la Pologne se trouve maintenant profondément divisée autours des valeurs européennes, des valeurs traditionnelles, de la place de l’Église catholique dans l’État polonais ainsi que la place de la Périphérie et du Centre.

Notes en bas de page :
[1] Selon le compromis de 1993 entre l’Église catholique et l’État polonais, l'IVG est accordée en cas de viol, d'inceste ou de risques de santé pour l'embryon ou la mère. 
[2] 830 zlotys en 2013, soit à peu près 200 euros.
[3] Le PiS prévoyait de taxer les banques et les les hypermarchés étrangers, de diminuer l'âge de la retraite, des médicaments gratuits pour les seniors, encourager les investissements polonais à l'étranger et au pays,etc. 

Bibliographie
Camus Jean-Yves, Quand le plombier polonais défend la démocratie, Charlie Hebdo n°1275, 28 décembre 2016.
Polska agencja Prasowa, consultée en stage entre septembre et novembre 2015.
 OECD, Panorama des pensions 2013. La Pologne, p.131-136, http://www.oecd.org/fr/els/pensions-publiques/PAG2013-profil-Pologne.pdf, consulté le 11 janvier 2017.
Polityka Insight, consulté en stage entre septembre et novembre 2015.
Riondet Anna, Emigration. La Pologne revoit sa population à la baisse, Le petit journal, http://www.lepetitjournal.com/varsovie/actu-varsovie/83019-emigration-la-pologne-revoit-sa-population-a-la-baisse.html, consulté le 5 janvier 2017, 28 juillet 2011.
Was vliegtuigcrash in Polen een complot? Knack, http://www.knack.be/nieuws/buitenland/was-vliegtuigcrash-in-polen-een-complot/article-4000277994936.htm, consulté le 12 janvier 2017, 11 avril 2013.

mercredi 28 décembre 2016

Les bandits sociaux

(rédigé par Arno Zaglia)

Nous entamons ici un article historique et parlerons de manière large des hors-la-loi qui sévissaient dans les Carpates et les Balkans. Si l'Angleterre est fière de Robin des Bois, l'Europe centrale et orientale peut être fière de ses zbójnicy, des hajduci et des betyárok.

Cortège de brigands (Sources : Domena publiczna).

La Slovaquie est fière de Juraj Jánošik. Considéré comme un héros national, Jánošik est bien plus qu'un hors-la-loi, il est un symbole du noble voleur et du rebelle affrontant la domination des Habsbourg et de l'injustice. Au début du XVIII° siècle, la Slovaquie était en proie aux tensions entre les nobles locaux et l'autorité impériale. Pris au piège entre ces tensions, la paysannerie était oppressée et dépossédée de ses biens. La pauvreté était si importante que le brigandage était malheureusement devenu un moyen de subsistance.

Né en 1688 à Terchova[1], Jánošik s'enrôla très jeune dans les troupes rebelles hongroises commandées par le comte François II Rakoczi. Fait prisonnier, il s'échappa dans les Carpates avec un autre compère et sera embrigadé dans un gang où il fit ses preuves. Il devint le harnaś, le chef des brigands. Les Carpates offraient un refuge idéal à Jánošik et sa bande. C'est une région sauvage et hostile, excellente pour se cacher ou pour faire des embuscades. De plus, les Carpates est un point de passage clé entre l'Autriche et la République des Deux-Nations (Pologne-Lituanie).

Sa force prétendue magique[2] et son sens de la justice sociale attirèrent la sympathie des populations locales mais la colère des autorités. En effet, tout ce qui était volé aux seigneurs ou aux marchands était versé aux paysans. Hélas, Jánošik est capturé en 1713 après avoir été trahi et fut pendu à un crochet de boucher. Les légendes racontent qu'il se serait lui-même jeté sur le crochet pour narguer le bourreau ou qu'il aurait dansé en proférant des insultes.

L'image du brigand au grand cœur semblerait être un mythe car si il a bien existé, Juraj Jánošik s'est forgé une légende dans un contexte de mouvement nationaliste au XIX° siècle. Les nationalistes avaient besoin d'une figure forte qui puisse rassembler les peuples et éveiller le sentiment national. Son histoire a été transmise de génération en génération pour devenir un mythe et il n'est pas exclu qu'il y ait eu des exagérations autour de ses faits d'armes. Malgré l'imprécision de ses faits, Jánošik appartient à la culture et au folklore slovaque. Il a aussi bien inspiré le cinéma, la littérature et la musique en Slovaquie qu'en Pologne. Après tout, Janosik imie, nigdy nie zginie (« le nom de Jánošik ne disparaîtra jamais »).

Attaque de betyars (Sources :
En dehors de la Pologne et de la Slovaquie, la Hongrie fut aussi un important foyer de brigandage. Divisée entre les Ottomans et les Habsbourg, de nombreux Hongrois étaient confrontés à la misère et aux discriminations à leur égard. Les betyars sévissaient plutôt au XIX° siècle. Composés pour la plupart de déserteurs, de serfs en rébellion ou d'anciens éleveurs, les betyars rançonnaient les seigneurs et épargnaient les paysans, trop pauvres pour subvenir à leurs besoins. Sándor Rózsa figure comme l'un des betyars les plus connus. Si les collines et les montagnes du Nord offraient de bonnes cachettes, la plaine de l'Alföld en offrait moins. Les betyars vont exceller dans le dressage de leur chevaux en sorte de parcourir des dizaines de kilomètres ou d'échapper aux gendarmes[3].

Haïdouks dans les Montagne de Borja, en Serbie (Source : HajduckeVode).
La dernière catégorie du brigand social est celles des haïdouks. Présents en Hongrie, ils furent très actifs dans les Balkans où ils forgeront le folklore et l'histoire de la région. Comme pour les betyars, les circonstances et les causes de leur création sont nombreuses : les guerres, les mauvaises récoltes et la discrimination fiscale[4] poussaient les petits gens dépossédés à extorquer les marchands turcs mais aussi à protéger les pauvres. Dans les montagnes de Borja, les haïdouks se planquaient dans les bois en été. En hiver, ils étaient abritaient par les sympathisants. Les haïdouks élisaient un chef, le harambaša, selon sa faculté physique, son intelligence et son expérience. Ces hors-la-loi étaient traqués et réprimés sauvagement et cette violence extrême à leur encontre et la peur de la trahison les obligeaient à dormir ou à se baigner avec leur propre arme. Les haïdouks n'étaient pas que des brigands, c'était aussi des guerriers qui opéraient comme mercenaires, gardes du corps ou espions.

Comme pour Jánošik, leur nom a été récupéré par les historiens et les folkloristes pour fonder un symbole de lutte contre la tyrannie et pour la liberté avant d'être incorporés à la culture et à la politique.

Les brigands sociaux ont beaucoup inspiré les traditions populaires malgré au point de s'écarter de la vérité, qu'elles soient volontaires ou non. Les brigands sociaux ont été instrumentalisés par les mouvements nationalistes puis communistes. Pour les premiers, ils incarnaient la liberté et la lutte contre un occupant étranger. Pour les seconds, ils étaient l'exemple des prolétaires en lutte contre les classes dominantes et le système féodale. Dans les deux cas, ils incarnaient la lutte des faibles qui faisaient justice eux-même. Pour moi, la figure du brigand social demeure plus un symbole universel d'un mouvement protestataire armé et de l'anarchiste e combattant pour la liberté et contre une autorité illégitime.

Notes en bas de page :
[1] Ville du Nord de la Slovaquie. 
[2] Selon la légende, Jánošik avait une ceinture de force magique qui le rendait invulnérable aux balles et aux flèches.
[3] Les betyars apprendront à leurs chevaux à rester couché dans le moindre fossé ou trou. Ils disparaissent du champ de vision des gendarmes.
[4] Côté Ottomans, les non-musulmans étaient fiscalement plus imposés.

Bibliographie :
Dan Cârlea, Ziarul Lumina sur De la haiducie la eroism [archive] du 26 janvier 2013.
Hajduk Vode, http://hajduckevode.biz/en/hajduci/, consulté le 23 décembre 2016.
Norman Naimark, Holly Case, Yugoslavia and Its Historians: Understanding the Balkan Wars of the 1990s, Stanford University Press, 19 févr. 2003.
Pologne immortelle, Légendes des Tatras, https://pologneimmortelle.wordpress.com/2012/05/06/legendes-des-tatras/, publié le 05/06/2012, consulté le 16/12/2016.
SEAL Graham, Outlaw Heroes in Myth and History, Anthem Press, 2011.
SLOVAKRONIK, Histoires slovaques. Le Robin des bois des Carpates, http://medias.mobi/ipj/bratislava/2016/04/13/histoires-slovaques-le-robin-des-bois-des-carpates-14/, publié le 13 avril 2013, consulté le 16 décembre 2016.